Éternité et immortalité
Petites variations philosophiques...

IV - Présent et instant

Puisque ni la philosophie pure, ni quelque dogmatique ne résolvent le conflit fondamental entre éternité et immortalité, l’homme doit se tourner vers lui-même, car c’est en lui que gît la source de la contradiction.

« Exegi monumentum aere perennius » (J'ai achevé un monument plus durable que l'airain) s’écrie Horace, en livrant son travail à l’histoire, se perpétuant ainsi, sous une forme résistante qui coïncide avec le temps et qui dure avec lui. À supposer que le monde n’ait pas de fin, l’œuvre ne finira pas, c’est-à-dire existera en soi pendant une durée indéfinie. Il est bien entendu qu’il s’agit ici d’une immortalité idéale : il n’y a pas d’œuvre absolument immortelle, car la nature accomplit lentement son œuvre de destruction. Mais cet exemple est une image, un symbole de l’immortalité de l’individu, qui, pour avoir un certain temps coïncidé avec l’histoire, dure avec elle ; or cette histoire est par définition sans terme, donc immortelle. L’éternel au contraire se définit par la négation du temps ; le génie créateur conçoit son œuvre comme dans un éclair, et nous avons vu qu’il est, pour tout homme, des instants privilégiés, très brefs, où il prend conscience de l’éternité.

On a cru que l’éternel était contenu dans cet instant particulier. Sans doute à cause du caractère contradictoire de l’angoisse, on l’a représenté, par opposition à l’immortalité figurée par une ligne idéale sans fin, par un point idéal sans épaisseur situé sur cette ligne. On a cru qu’il s’agissait de deux infinis opposés mais de même nature.  
Or, c’est là qu’est l’erreur. Elle est née du fait que, lorsque nous pensons à l’instant où nous avons conçu l’éternel, nous la plaçons dans la succession de nos souvenirs. De même qu’une fenêtre s’ouvre en rompant la continuité d’un mur plein.  Mais l’éternel ne peut pas être contenu dans une parcelle de temps. Cet instant privilégié, si nous l’examinons plus profondément, en lui-même, apparaît comme étranger au temps, sans représentation spatiale possible. Il apparaît comme qualité pure, tandis que l’immortalité est succession quantitative. Son symbole, son signe ? Non pas une entité mathématique vide d’existence réelle, mais un objet concret, privilégié, sonore ou coloré, harmonie génératrice d’émotion, œuvre d’art chargée de qualités savoureuses.

L’éternel porte la qualité, et l’instant indique l’éternel. L’erreur de Bergson qui mit la qualité dans la durée vient d’une confusion entre l’instant et le présent. Le présent est sur la ligne temporelle car il n’existe que par rapport au passé et à l’avenir, surtout. Il suppose toujours une suite qui, elle-même, devenue présent, tend à se perpétuer indéfiniment. Le présent contient cette contradiction de tendre à la limite imperceptible du point et de se détendre en même temps pour fonder l’immortalité. Le présent pur est un fantôme, rien qu’appétition en attente. Mais son désir n’est jamais satisfait, car il ne reçoit que du présent encore et du présent sans cesse.

Le conflit entre le mode éternel et le mode immortel se manifeste donc par l’opposition entre l’instant et le présent – plénitude et vide. Mais s’agit-il vraiment d’un conflit ? Deux notions si radicalement étrangères, l’une à l’autre, ne peuvent guère être ennemies. Entre le présent qui nous angoisse et l’instant qui nous ravit, n’y a-t-il pas un pacte possible ? Le mot instant signifie non pas moment éphémère qu’il faut saisir comme de la vie qui passe, mais selon sa racine latine instans : affirmation fondamentale d’un sujet transcendant. Il se suffit à lui-même, mais pour s’affirmer, il se manifeste dans le présent. C’est ici le point délicat. Par un acte mystérieux, l’être de l’instant peut combler de sa plénitude l’attente vide du présent et lui conférer sa « présence ». L’éternel s’insère dans l’immortelle durée et lui donne sa saveur ; alors seulement on peut parler d’une durée qualitative, mais ce n’est plus de la durée pure. C’est la réconciliation entre l’individu contingent et la personne essentielle qui lui donne sa transcendance. Le premier dure avec l’histoire, la seconde « est » dans l’éternel ; mais sans lui, elle ne pourrait pas s’actualiser. De même le regard du poète sur l’absolu a besoin de l’œuvre finie pour prendre son exacte saveur, sa qualité nécessaire.

ÉTERNITÉ ET IMMORTALITÉ

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